RENCONTRE AVEC YANN AUDIC

Yann est un esthète en toutes choses. Ses images montrent une culture visuelle à 360°, son langage visuel dénote une grande ouverture d’esprit, de même que son langage textuel prouve une connaissance livresque sans pareil.

Yann est parfois caricatural, le parisien type qui arrive comme une fleur sur son fixie, mais ce serait se tromper grandement que de s’arrêter à cette image, lui qui brouille les pistes à merveille. Breton d’origine, parisien d’adoption, marié à une adorable japonaise, tour à tour photographe de portrait, d’architecture, de mariage, de voyage, co-éditeur du JeanMarie Magazine, il est le seul qui utilise des mots du XVème siècle dont lui seul connaît la signification.

INTERVIEW

Si tu devais rédiger ta biographie en quelques lignes, quelle serait-elle ?

Je suis photographe et j’ai un background en sociologie. J’ai bossé un peu dans ce domaine, puis en 2008 je suis allé en Russie et en Ukraine, j’ai fait de ce parcours un petit bouquin photo, c’est le point de départ de ma vie photographique professionnelle.

Dans la foulée, j’ai quitté la France en décembre 2008 pour aller vivre à Sydney. Après quelques mois à faire des choses drôles mais sans avenir, je suis devenu assistant-photographe, j’y ai tout appris, ça a été mon école de la photographie.

Je bossais en studio la semaine pour différentes agences sur des jobs de mode, de la pub, des shooting célébrités, de la food, des choses très variées, j’ai appris tout l’aspect technique de la photo, de la capture digitale, de la lumière, de la production en studio ou en location et enfin et sans doute le plus important j’ai appris la « direction », c’est-à-dire la relation aux gens que tu photographies.

« Par ailleurs le week-end, comme beaucoup d’assistants, je shootais des mariages et c’est vrai que ça me correspondait bien, ce domaine photographique au croisement du documentaire, du lifestyle, du portrait et de l’éditorial de mode sur certains aspects. »

C’est à ce moment là qu’est né Lifestories Wedding. Depuis 2012 je suis en France.

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Si tu devais donner un titre à cette biographie, quel serait-il ?

Ce serait un livre pour meuf type Douglas Kennedy, genre L’homme qui voulait vivre sa vie. Le type il part au bout du monde changer de vie. Il bosse sur des bateaux, il est coach de voile, barista occasionnellement, et il se décide à pousser la porte d’un studio pour vraiment s’y mettre. Ca fait grave je me la raconte mais j’ai fait pas mal de trucs drôles en fait quand j’y pense.

Peux-tu nous en dire plus sur ton travail ?

Ce qui m’épate à chaque fois, c’est qu’après avoir passé tout ce temps à bosser en studio, et d’être si orienté « lumière naturelle », parfois votre portfolio vous échappe. Enfin, un peu. Juste par exemple, j’avais fait cet édito de mode à Tokyo pour une agence, un truc très cinématique.  Naoko et moi avions stylé nous-même la mannequin avec mes chemises et mes tee-shirts (donc relativement désorganisé), mais le rendu final fonctionnait super bien et on m’a demandé de m’en servir d’inspiration sur plusieurs jobs ensuite. ça a amplifié d’autant plus mon portfolio dans ce sens…

D’un point de vue plus pragmatique, je shoote en moyenne entre 1 et 3 fois par semaine, j’ai de la post-production mais je passe surtout beaucoup de temps sur de l’organisation car un job photo, par principe, ça s’annule, ça bouge etc. Pour les mariages, c’est beaucoup plus simple car c’est calé un an à l’avance. Et ça m’apporte beaucoup de stabilité et de la liberté sur d’autres projets. Sur l’année ça représente  environ 40% de mariage, et 60% de photographie commerciale : mode, campagne, portrait et archi-lifestyle, et enfin des choses plus corporate. C’est assez varié au final.

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Peux-tu nous parler de Jean-Marie ?

JeanMarie, c’est un magazine à parution irrégulière, qui fait 80 pages, imprimé sur du 120g en offset (ça c’est pour les geeks du print), format à l’italienne et pas loin de la taille d’un double A4 quand il est ouvert. Un beau bébé !

JeanMarie qui c’est ? C’est un mec bien, JeanMarie, il est Breton bien sûr. Y’a beaucoup de JeanMarie en Bretagne, et c’est pas parce qu’un vieux con avec un oeil de verre lui a pourri son blaze qu’il va en changer. ça c’est pour le parti-pris. C’est notre mantra à la rédaction :

« Jean-Marie n’aura plus le monopole du JeanMarie. »

Niveau organisation, on est 3 rédac-chefs, Steven, Vincent (vidéaste chez Lifestories Wedding) et moi. Ensuite on a plein de gentils contributeurs, excités par l’aventure et qui nous racontent les leurs. Je crois qu’on adore donner la parole aux gens qui ne parlent pas beaucoup d’habitude, ou ceux qui parlent pas fort. La notion de normalité a totalement été galvaudée ces dernières années, avec les concepts de norm-core et tout ça. Mais je crois qu’à JeanMarie on adore les aventuriers de la vie quotidienne, les aventuriers tout courts, on aime bien les anciens aussi.

Et ça rejoint sans doute ce qui m’excite en photo et plus largement (attention Poésie), c’est-à-dire de retranscrire l’extraordinaire et la beauté dans l’ordinaire, la vie quotidienne. Souvent les portraits que je fais de gens et d’ados sont dans des cadres super banals mais à chaque fois y’a un truc chouette qui émane d’eux. Ca ne m’empêche pas d’être sensible à l’extraordinaire, à un superbe paysage,  un bel intérieur etc. On retrouve ça dans le mariage, il y a un mélange de quotidien, d’intimité familiale, et de beauté, d’extraordinaire.

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Te rappelles-tu ta première rencontre avec la photographie ?

Sans doute lors de mon voyage à Cuba en 2000, je suis parti avec un Nikon FE argentique. J’avais participé au mouvement Lomo sur Nantes à la fin des années 90, on faisait des lomowall sur le tout nouveau Lieu Unique et déjà y’avait cette approche différente. C’est vraiment en allant à Cuba que je suis revenu avec des photos propres mais particulières. Il a fallu quelques années avant que je fasse mon premier vrai truc photo, en l’occurrence en 2008 quand je suis parti seul en Russie.

Quels sont tes appareils, tes objectifs favoris ?

J’aime bien la simplicité du format 35 mm donc du réflex traditionnel, avec lequel j’utilise très majoritairement un 50 ou un 35mm. Pour des trucs plus posés, le moyen-format genre Contax 645 en argentique au 80mm (ce qui fait grosso modo un rendu 50mm en 24×36), ça fait des photos magnifiques et très simple à cadrer.

« C’est comme passer Beyoncé à une soirée, t’es sûr que ça marche. »

Quelles sont tes petites manies de photographe ?

« Faire la bulle », c’est à dire avoir mon horizon toujours droit et mes verticales autant que faire se peut, aussi. Si je dois utiliser un grand angle, je vais rarement shooter en contre-plongée et si je n’ai pas le choix je vais redresser mes perspectives en post-production. Mais les photos penchées, vraiment, je peux pas.

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Quelles sont tes inspirations ?

Nombreuses, multiples.  J’ai adoré des gens comme Martin Parr, son oeil sans concession et son humour so british m’ont toujours fait rire, moins maintenant. Et complètement à l’opposé, j’adore la vérité toute flamande des portraits de Rineke Dijkstra, et aussi la décadence de Juergen Teller, le côté sombre de Nan Goldin et de Larry Clark, la production des images de Leibowitz. C’est multiforme, c’est même carrément le bordel en fait, on a tous le droit à l’incohérence.

C’est normal, ça vient de partout en même temps. Quand je vois les images des copains de Frankie et Nikki ça m’inspire aussi ! ça peut paraître pas trop proche du wedding comme inspiration mais ce sont des trucs que je vais digérer et utiliser aussi sur un mariage.

Couleur ou Noir & Blanc ?

Plutôt couleur. En argentique, j’utilise principalement de la Portra 400 et de la  Supéria 400 en 35 mm. J’aime bien le rendu un peu lo-fi de cette dernière.

Numérique ou argentique ?

J’adore l’argentique et j’essaie d’en faire le plus possible car le rendu d’un négatif moyen-format couleur c’est juste incomparable. Je l’utilise désormais sur tous mes projets plus personnels. Mais concrètement, je shoote plus en numérique, en tout cas pour tous les boulots commerciaux, corporate, souvent pour des questions de délais de livraison. Les clients veulent les planches contacts tout de suite, et puis il y a parfois des questions de charte colorimétrique et des pantone à respecter, ce qui rend l’usage du film compliqué. Enfin c’est plus simple en numérique à partir de fichier raw.

Pour le wedding, je fais encore beaucoup de numérique, tout en intégrant petit à petit de l’argentique, il faut juste s’organiser pour jongler avec les deux médiums, pendant le shooting et en post-production, pour avoir de la consistance.

Un endroit, une personne, un sujet que tu aimerais photographier ?

Là j’aimerais bien aller en Iran, à Téhéran, je crois qu’il se passe des trucs un peu fous. Je suis allé photographier un superbe mariage au Maroc en mai et du coup j’ai un peu découvert le désert. L’aridité, ça m’a énormément plu. Donc le désert plus la culture perse contemporaine. En même temps, si tu me dis on va faire une semaine de surf au Costa Rica ou à Lombok, je signe tout de suite aussi.

Et sur un sujet, j’ai toute une série en cours sur les adolescents et leurs mobylettes, je continue.

« J’adore les ados, avec leurs bras trop longs, leur grosse tête, leur allure crâne. Ils sont drôles et souvent ils font leur premier choix vestimentaires, du coup ça donne des looks super affirmés et volontaires qu’ils regretteront pour la plupart. »

C’est assez touchant au final.

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Peux-tu nous dire ce que tu penses de l’industrie du mariage, qui connaît un nouveau souffle depuis quelques années ? Est-ce que cela a-t-il influencé tes pratiques ?

A Sydney, j’étais habitué à des mariages à l’australienne très calibrés et très millimétrés. La photographie a une place centrale, du coup on a le temps de faire les choses, on est intégré au planning voire c’est organisé en fonction de la photo, genre cérémonie à l’ombre et au bon moment.

Pour mes premiers mariages en France, j’étais un peu perdu, j’avoue. C’est / c’était moins organisé, c’était rafraîchissant quelque part mais il a fallu un tout petit peu m’adapter.

C’est clair que ça a changé.

« En fait, je crois que tout a changé, le styling, la décoration, la papeterie, le repas… vers, je crois, une augmentation de l’originalité et de la qualité. »

Finalement, c’est allé vers ce que je connaissais. Je n’ai fait quasiment que des cérémonies en extérieur en Australie, je suis content de le faire ici maintenant.
Après, un mariage français et un mariage anglo-saxon seront toujours ontologiquement différents.

Tu fais partie de ces photographes qui assument un style résolument non commercial dans la photographie de mariage, qui shoote les couples comme de la photo de mode, avec une approche artistique. Est-ce que c’est ta manière de vivre et d’aimer cette pratique photographique ?

Sans doute. C’est difficile de s’analyser, ça vient de ma façon d’être sans doute, c’est vrai que je favorise une approche très mobile, des sessions de portrait très en mouvement, très lifestyle. Sur des choses plus intimes, j’aime bien aussi ralentir, faire des choses plus posées, profiter d’un lieu superbement éclairé et travailler sur l’expression. Après la différence mode / lifestyle / portrait, c’est aussi techniquement une question de focale différente, d’angle, de position des corps et de démarche. Tu prends en photo la personne ou le vêtement.

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Ta recette secrète ?

Là, on parle de cuisine n’est-ce pas ? Je suis hyper fort pour les rôtis et les cuissons au four en général. C’est psychanalytique. Et en photo, faire respirer.

Ta chanson favorite ?

Sur itunes, les trois chansons les plus jouées sont The Bay de Metronomy, Get Free de Major Lazer, et Welcome Home de Radical Face. C’est drôle, ça n’a rien à voir. Cette chanson de Radical Face, tu peux mettre n’importe quel footage vidéo dessus, même un chien qui court en slow-motion et ça te donne un film génial, trop facile.

Ton film préféré ?

« Mammuth » de Kervern et Délépine et « Le Grand soir » des mêmes auteurs. C’est juste formidable, voilà typiquement le propos qui compte plus que la forme. Et pour la minute  France Culture, je dirais aussi « Hiroshima mon amour » d’Alain Resnais. Le déroulement de l’action est juste hyper perturbant, c’est vieux mais relativement absurde aussi, ce qui le rend très moderne. ça m’a beaucoup marqué et perturbé quand je l’ai vu. En terme de photo, c’est dur de résister aux charmes des cadrages et à la mise en scène de Wes Anderson. Et en plus c’est drôle.

Ton magazine préféré ?

Smith Journal, sans doute, comme magazine généraliste, est très chouette, je peux le lire front to back, du même éditeur australien que Frankie sa grande soeur. Monster Children a de la très belle photo et c’est une des inspirations maquette de JeanMarie. Dumbo Feather, un super concept de magazine. Tous les articles sont reliés et se complètent, c’est aussi une inspiration pour JeanMarie mais c’est dur à faire. J’aime beaucoup la mise en page de Monocle : leurs typos, les illustrations, le papier mat, la maquette mais je ne suis plus très fan du contenu. Autrement L’Officiel pour la mode masculine. Et super mainstream, Grazia, mais ils font de très bons éditos mode en général.

Et le dernier que l’on m’a fait découvrir, La Revue Dessinée, une revue tout en dessin et en BD. C’est très documenté, fouillé, c’est pas juste genre on traite des sujets en dessins, y’a une profondeur incroyable, de l’investigation, des articles très longs. Naoko rajouterait Apartamento,  une revue qui croise archi et portrait avec une iconographie outrageuse à la Juergen Teller justement, un drôle d’objet.

« Lisez des magazines papier, c’est génial ! »

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