L’AMOUR & LES LIVRES

QU’EST-CE QUI POURRAIT SAUVER L’AMOUR ?

Variations subjectives sur la lecture d’histoires d’amour

par Lisa Balavoine

 

C’est un beau roman, c’est une belle histoire… Depuis la nuit des temps, les écrivains nous donnent à lire des histoires d’amour : des belles, des tristes, des impossibles, des loufoques, des bancales, des banales. Et depuis toujours, chacun rêve de vivre une histoire romanesque, une histoire comme on n’en fait plus, avec des rebondissements, de la passion, des épreuves, de la crème chantilly et des fraises tagada. Mais quel mystère pousse les écrivains à faire des histoires de coeur leur inspiration favorite ? Pourquoi nous, lecteurs, prenons-nous tant de plaisir à leur fréquentation ? Comment l’écriture sublime-t-elle le sentiment amoureux ? Et de quel amour s’agit-il ? Celui qui se révèle fatal ou celui qui dure toujours ?

A notre époque de l’amour 2.0 et des applis qui font qu’on rencontre quelqu’un aussi facilement qu’on va acheter le pain, le roman d’amour n’est-il pas un peu dépassé ? A-t-il encore quelque chose à nous apprendre ? En d’autres mots, la littérature peut-elle sauver l’amour ?

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AUX ORIGINES ETAIT L’AMOUR

Commençons par un miracle : on entre dans un livre comme on tombe amoureux, un peu par hasard, sans y être vraiment préparé et sans savoir ce qui nous attend à la fin. Dès l’enfance et alors que nous ne savons même pas encore lire tout seuls, on nous raconte des histoires de prince charmants et d’héroïnes flamboyantes, des histoires d’amour qui durent toujours et qui finissent toutes par le célèbre adage : « Ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants ». C’est dire si nous sommes formatés au happy-end et à l’idée de l’amour éternel ! Repus de contes de fées, nous espérons y dénicher la recette de l’amour parfait. Mais permettez-moi d’en douter : dès les premières lignes du récit, le ver est dans le fruit. L’amour se révèle impossible, semé d’embûches et d’obstacles infranchissables. C’est un véritable parcours du combattant, c’est d’ailleurs ce qui le rend excitant, cette forte tendance à galérer avant de pouvoir enfin s’aimer. Faisant fi de notre naïveté juvénile, on nous enseigne que l’amour se mérite et qu’il faut vraiment beaucoup de courage et d’abnégation pour le conquérir. Peau d’Ane doit se débarrasser de son père, Cendrillon n’a pas la permission de minuit, Aurore doit attendre un siècle avant d’avoir le droit d’être embrassée, Raiponce a de graves problèmes capillaires, Riquet est trop laid pour être aimé… Dans les contes, voir le loup peut se révéler mortel et conter fleurette nous précipiter dans un buisson d’épines. Il faut souffrir pour aimer et le bonheur ne peut advenir qu’après de lourds sacrifices et de grands chagrins.

Les fées, c’est l’enfer.

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Alors qu’on se mue en adolescent, les lectures qu’on préfère semblent nous conforter dans l’idée que l’amour est loin d’être une partie de plaisir. D’ailleurs, en grandissant, on envisage la compagnie du livre différemment : on s’enferme dans sa chambre, on écoute de la cold wave, on vire gothique, on vénère Rimbaud qui nous déclame qu’« on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », on tient un journal intime et on écrit des poèmes qui ont pour titre « no future ». A ce moment de notre vie, soyons clair, l’amour est noir. On ne croit plus aux légendes d’antan, le prince charmant n’est plus qu’un lointain souvenir et les couloirs du lycée prennent l’apparence d’un labyrinthe dont on ne peut s’enfuir. On pleure avec Roméo et Juliette qui se meurent, on rêve d’éradiquer le nénuphar qui s’épanouit dans le cœur de Chloé dans L’Ecume des jours, on a envie d’étriper tous ceux qui se dressent entre Des Grieux et Manon Lescaut et on a hâte que, dans Les liaisons dangereuses, cette peau de vache de Merteuil laisse Valmont et Tourvel un peu tranquilles. Mais rien n’y fait : les histoires les plus tragiques sont toujours les meilleures, ce n’est pas pour rien que, depuis l’Antiquité, l’amour est forcément condamné, les amants condamnables et les lecteurs tiraillés entre l’envie de lire que le grand amour existe, mais que tout le monde en chie, parce que c’est ça aussi, la vie.

BOVARYSME ET PRISE DE TETE

Les histoires d’amour finissent mal en général.

Pour preuve, bon nombre de héros célèbres ont le chic pour s’épanouir dans des situations compliquées et forcément peu satisfaisantes amoureusement. Ainsi pour Madame Bovary, l’amour est toujours moins beau que l’idée qu’elle s’en fait. Emma se réfugie dans le rêve, elle ne peut se contenter d’un quotidien médiocre (et on la comprend) et fantasme un idéal romantique qu’elle cherche à éprouver avec différents amants. Mais son cœur bat trop fort, elle rêve trop haut et la chute n’en sera que plus rude. Comme beaucoup d’amoureux déçus, elle se donnera la mort. L’histoire de la littérature est jalonnée de ces héros amers, que l’amour ou plutôt le désir fou d’être aimé follement mène au désespoir. Ainsi Anna Karenine ne parvient pas à renoncer à sa passion pour Vronski, elle a beau tenter de revenir à la raison et s’interdire l’intensité, le simple fait d’apercevoir cet homme lui fait perdre la tête, abandonner sa famille et finira par la jeter sous un train. La Princesse de Clèves, pourtant modèle de vertu, tente de se refuser à son penchant pour le Duc de Nemours, pour respecter les règles de bienséance et l’honneur de son époux, pourtant pas franchement excitant. Devenue veuve, elle préfèrera dire non au bonheur amoureux enfin à portée de mains plutôt que de passer pour une fille légère. De son côté, le jeune Werther aime de toutes ses forces Charlotte, promise à un autre, et ne pourra jamais s’ôter cet amour de la tête. Lui aussi mettra fin à ses jours. Gatsby, à qui personne ne résiste, persiste aveuglément dans son amour pour Daisy et ne sera jamais heureux alors qu’il a tout pour l’être, aux yeux du monde. Swann, dandy mondain fou d’Odette, réalise avec effroi que sa passion n’était qu’illusion et déclare : « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! »

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Il ne s’agirait pourtant pas de croire que cette vision pessimiste de l’issue amoureuse soit réservée aux romans du passé. Les écrivains contemporains continuent à mettre en page des héros déchirés par la passion, anéantis par l’adultère, broyés par la morale. Bénédicte Ombredanne, dans L’Amour et les forêts, est une épouse traumatisée par un époux pervers, qui ne parviendra jamais à s’enfuir pour rejoindre l’homme sincère qui l’attend. Dans Passion simple, Annie Ernaux campe une femme tellement obnubilée par un homme qu’elle en perd toute vie sociale, restant chez elle à attendre un appel, s’enfermant peu à peu dans la solitude. Dans le roman à fleur de peau Dormir avec ceux qu’on aime, Gilles Leroy évoque un coup de foudre pour un homme plus jeune, mais la distance géographique et la différence d’âge les empêchera d’être heureux durablement… Pour autant, serions-nous tous des lecteurs sadiques, nous complaisant à lire les malheurs sentimentaux des autres ? Evidemment non.

Ce qui nous plait dans ces grands textes, c’est la mécanique de l’amour, c’est ce qu’elle nous contraint à faire, ce qu’elle nous pousse à être.

Témoin des ratés des autres, on se sent tout de suite moins seul. L’écrivain devient celui qui analyse les rouages de notre cerveau sensible et nous le rend plus compréhensible. C’est la démarche de Monica Sabolo qui, dans Tout cela n’a rien à voir avec moi, prend à bras le corps le récit d’un échec amoureux en le décortiquant cliniquement, scientifiquement et poétiquement, elle rend ainsi palpable la rupture et la désacralise. Comme disait Stendhal, « les plaisirs de l’amour sont toujours en proportion de la crainte » : nous aimons parce que ce n’est jamais gagné, parce que nous sommes des êtres complexes et que l’amour est un travail au quotidien, qui fait souffrir parfois, mais qui, si on s’en donne la peine, peut surtout nous faire devenir meilleur.

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L’AMOUR DURE … PLUS QU’ON NE CROIT

Après cet inventaire à la limite du sordide (et qui donne quand même un petit peu envie de se tirer une balle, reconnaissons-le), on pourrait se dire que le roman d’amour n’est qu’un attrape-nigaud, qu’il n’existe pas vraiment ou seulement pour nous conseiller de lâcher l’affaire, tant tout semble mal barré et semé d’embûches. Que nenni ! Rassurons-nous, il y a de l’espoir, et dans la littérature peut-être même plus qu’ailleurs. Ainsi, dans L’amour dure trois ans, le héros nous conte le déclin de son premier mariage qui s’effrite rapidement. Echaudé par cette séparation, Marc tire des conclusions parfois acides et douloureuses sur l’amour qui ne serait que désillusion. Selon lui, il suffirait de trois ans pour qu’un couple se délabre, que l’attirance sexuelle disparaisse et que les charmes des premiers temps se transforment en reproches constants. Le cynisme du héros le rend d’autant plus touchant qu’il dresse le portrait d’une société fragile, où l’on s’aime trop vite et trop mal, où l’on se regarde soi-même au lieu de regarder l’autre, où l’on ne donne rien et où l’on désire tout. Le narrateur tend un miroir critique au lecteur et redore le blason de l’amoureux désespéré. Un premier échec n’empêche pas de tomber à nouveau amoureux et de vivre une histoire passionnée, destinée à durer bien plus longtemps. Par le truchement de l’auto-dérision, de nombreux romanciers proposent une vision de l’amour plus humble, peut-être moins idéaliste, mais aussi plus proche de notre réalité contemporaine. Représentatifs de cette approche romanesque, les romans de Philippe Jaenada décryptent avec finesse et humour l’anatomie d’un couple : la rencontre amoureuse dans Le chameau sauvage, l’euphorie sexuelle dans Néfertiti dans un champ de canne à sucre, le bouleversement de la grossesse et de la paternité dans Le Cosmonaute, la prise de conscience de l’amour que l’on ne veut pas perdre dans Plage de Manaccora, 16h30. Le héros brosse de lui un portrait sans concession, s’interrogeant sans relâche sur sa capacité à aimer, à être aimé, à prolonger l’état d’amour et, à travers sa sincérité, il nous donne terriblement envie d’y croire. L’amour est une gageure, mais qui vaut sacrément le coup d’être tentée.

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Ecrire sur l’amour, c’est en fredonner la petite musique, c’est en battre le tempo, c’est en mesurer le rythme. Dans High fidelity, le héros de Nick Hornby passe son temps à faire des tops 5 de ses moments heureux ou malheureux, des tubes qui accompagnent ses histoires, des filles qui ont compté ou de celles qui l’ont fait souffrir. On s’attache à ce loser magnifique qui fait de ses histoires d’amour des comédies musicales, qui rêverait que l’amour soit un refrain que l’on garde en tête et qui ne nous quitte jamais. Comme lui, on prend des vestes, des râteaux, des claques, mais on se relève toujours parce qu’on y croit encore et parce qu’on sait que la grande aventure ne s’arrête pas là. Raconter une histoire d’amour, c’est en consigner ce qui la rend unique, peu importe la trajectoire qu’elle emprunte. La force de l’histoire ne réside pas forcément dans son issue heureuse, mais bien plus dans la façon qu’elle a d’influer sur la vie de celui qui l’a vécue, de laisser une trace dans la mémoire. Dans Just kids, Patti Smith raconte avec ferveur et tendresse la singulière destinée qui la lie à Robert Mapplethorpe, bien que leurs chemins amoureux se soient séparés. Une trame de bruit et de fureur, une histoire rock’n roll qui ne s’éteint pas malgré la séparation.

Et c’est sans doute là ce qui bouleverse le lecteur : l’amour transcende tout, les années, les normes sociales, la morale, les interdits.

L’histoire dure toujours même lorsqu’elle cesse d’exister. C’est ce paradoxe fou qu’explorent les écrivains depuis toujours et qui nous donne le désir de lire et d’aimer.

On dit parfois du roman d’amour qu’il est « le genre le plus populaire et aussi le moins respecté ». La faute sans doute aux romans dits « à l’eau de rose » qui l’ont longtemps revêtu d’une image un peu gnangnan : de nos jours, le romantisme a mauvaise presse et semble avoir perdu ses lettres de noblesse. Mais il serait réducteur de limiter ces histoires à la mise en scène des sentiments. Ce qui est en jeu est beaucoup plus profond. En effet, un roman d’amour ne parle pas uniquement d’amour : il évoque l’être au monde, le rapport à l’autre, le regard sur soi ; il influence le quotidien, le regard politique et la conscience sociale. Tout est amour ou rien ne l’est. Tout roman parle d’amour ou aucun n’en parle. C’est cela même qui fait l’intemporalité des textes qui nous touchent et s’inscrivent en nous, palimpsestes de nos vies et de nos propres passions. Au bout du conte, écrire et lire l’amour, n’est-ce pas la meilleure façon de le faire durer toujours ?

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Petits conseils pour profiter pleinement de la lecture d’un roman d’amour

  • Installez-vous confortablement : mettez-vous à l’aise et laissez votre corps se détendre, une couette épaisse et des oreillers moelleux en hiver, un hamac ou une chaise longue sous les arbres en été.
  • Protégez-vous des nuisances extérieures : éteignez votre téléphone, éloignez-vous de l’ordinateur, coupez la radio et la télévision, faites garder vos enfants par votre belle-mère et le chien par vos voisins.
  • Nourrissez-vous de douceurs : thé noir, chocolat chaud, café brûlant, sans oublier les indispensables madeleines proustiennes.
  • Concoctez-vous une playlist : au fur et à mesure de votre lecture, notez les chansons auxquelles le récit vous fait penser, voire celles qui sont citées par l’auteur (cela arrive parfois) : en les écoutant par la suite, tous les souvenirs liés à ce roman vous reviendront en mémoire et au bout de quelques temps, vous aurez une jolie collection de bandes-originales de livres.
  • Munissez-vous de quelques objets utiles : un carnet et un crayon afin de noter les phrases qui vous émeuvent, une lampe à la lumière tamisée si votre lecture se poursuit jusqu’au bout de la nuit et enfin l’incontournable paquet de mouchoirs !

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Bibliographie :

  • Contes, de Charles Perrault
  • Poésies, d’Arthur Rimbaud
  • Roméo et Juliette, de William Shakespeare
  • L’Ecume des jours, de Boris Vian
  • Manon Lescaut, de l’Abbé Prevost
  • Les Liaisons dangereuses, de Choderlos de Laclos
  • Madame Bovary, de Gustave Flaubert
  • Anna Karenine, de Léon Tolstoï
  • La princesse de Clèves, de Madame de La Fayette
  • Les souffrances du jeune Werther, de Goethe
  • Gatsby le magnifique, de Francis Scott Fitzgerald
  • Un amour de Swann, de Marcel Proust
  • L’Amour et les forêts, de Eric Reinhardt
  • Passion simple, de Annie Ernaux
  • Dormir avec ceux qu’on aime, de Gilles Leroy
  • Tout cela n’a rien à voir avec moi, de Monica Sabolo
  • De l’amour, de Stendhal
  • L’amour dure trois ans, de Frédéric Beigbeder
  • Le Chameau sauvage, Néfertiti dans un champ de canne à sucre, Le Cosmonaute, Plage de Manaccora 16h30, de Philippe Jaenada
  • High fidelity, de Nick Hornby
  • Just kids, de Patti Smith